Brève histoire de l’immigration aux États-Unis

Promotion de la construction de la Statue de la Liberté dans la presse new-yorkaise en 1884

L’immigration européenne constitue un élément fondateur et fondamental de l’histoire des États-Unis, sorte de leitmotiv de son développement. Elle est la raison majeure de sa naissance comme de son évolution et ne connaît pas de récession véritable jusqu’à aujourd’hui. Des phases historiques différentes peuvent être identifiées au sein de ce gigantesque réseau migratoire, en raison des facteurs historiques et politiques motivant les flux ou des aires culturelles concernées. Cinq grandes vagues migratoires sont ainsi généralement déterminées par les historiens : du XVIIème siècle au début du XIXème siècle, de 1820 à 1900, de 1900 à 1921, de 1921 à 1965 et enfin de 1965 à nos jours.

Loin d’être exhaustive ou de mentionner la totalité des mesures étatiques et des évènements qui ont jalonné ces périodes, la brève histoire de l’immigration américaine ici proposée a vocation première à contextualiser le transfert culturel Europe-Hollywood. Elle offre quelques repères pour mieux comprendre la migration des artistes européens aux États-Unis, en retraçant les principales modalités et évolutions de la politique migratoire états-unienne entre 1820 et la Seconde Guerre mondiale.

1820 : l’institutionnalisation de l’accueil et du recensement des migrants

L’enregistrement des migrants aux États-Unis n’existe réellement que depuis le recensement de 1820 ; nous ne disposons donc de chiffres précis qu’à partir de ce moment. C’est parallèlement qu’une loi de 1819, appliquée seulement en 1820, impose aux capitaines de navires débarquant sur la côte atlantique américaine le dépôt d’un manifeste mentionnant les noms, âges, professions, genres et pays d’origine de la totalité des passagers (FOHLEN Claude, « Problématique de l’immigration aux États-Unis », dans CAZEMAJOU Jean (textes recueillis par), L’immigration européenne aux États-Unis (1880-1910), Presses Universitaires de Bordeaux, 1986, 168 pages, pp. 15-24, page 15).

Ces premiers registres vont constituer le point de départ d’un référencement des migrants qui s’institutionnalise à partir de 1867. Ces listes, originellement conservées par le Département d’État, seront ensuite confiées au Bureau des Statistiques pour le Département du Trésor en 1867 en vue d’un référencement et d’un classement, avant d’être livrées au Bureau de l’Immigration et de la Naturalisation instauré en 1892.

1860 : le début d’une immigration de masse

Débarquement d'immigrants à Castle Garden en 1880

À partir de 1860 commence l’immigration de masse aux États-Unis ; on estime ainsi à plus de 19 millions le nombre de migrants arrivés aux États-Unis entre 1820 et 1900, dont la majeure partie vient d’Europe (MELANDRI Pierre, PORTES Jacques, Histoire intérieure des États-Unis au XXème siècle, Masson, 1991, 361 pages). C’est à cette époque que les premières voix américaines s’élèvent contre une immigration massive et dite « incontrôlée » ; se développent ainsi les positions nativistes, qui reposent sur une hostilité à l’égard des populations immigrées.

Après la Guerre de Sécession, l’immigration se diversifie : principalement issus d’Europe du Nord ou de l’Ouest précédemment, les migrants viennent maintenant d’Europe du Sud ou de l’Est et du continent asiatique. Les Européens, présents depuis longtemps car arrivés par vagues successives aux États-Unis, ne sont pas encore inquiétés, mais les Asiatiques – les Chinois notamment – ne bénéficiant pas de l’accueil sur place de générations aïeules, essuient les premiers revers d’une politique qui se durcit.

Considérée par la Cour Suprême comme relevant de l’État Fédéral et non plus des États Fédérés à partir de 1875, l’immigration se voit légiférée en haut lieu. Les premières lois restrictives sont adoptées, fondées notamment sur des critères ethniques, dont la pionnière est le Chinese Exclusion Act voté en 1882. Renforcée dix ans plus tard par le Geary Act, cette mesure vise à interdire toute immigration chinoise sur le sol américain. Les Chinois déjà présents sur le territoire reçurent alors un certificat de résidence leur permettant de circuler « librement », mais des amendements successifs restreignirent leurs droits très rapidement (en 1884) – poussant une partie des Chinois à une migration contraire, soit un retour dans leur pays d’origine. Il est à noter que cette loi vise tous les migrants « d’ethnicité chinoise », mais ne spécifie aucun pays d’origine.

En 1892 est institutionnalisé l’accueil des migrants à Ellis Island, lieu de transit de tous les étrangers arrivant aux États-Unis (ils étaient auparavant accueillis à Castle Garden). La Statue de la liberté, devenue un symbole fort pour les migrants qui arrivent aux États-Unis, est inaugurée à New York le 28 octobre 1886.

1900-1920 : une vague migratoire sans précédent

Immigrants attendant leur enregistrement à Ellis Island en 1907

En 1896, la reprise économique attire de plus en plus de migrants ; une nouvelle « vague » migratoire commence alors, que l’on peut grossièrement délimiter comme allant de 1900 à 1920. C’est durant ces deux décennies que les États-Unis vont accueillir le plus de migrants de toute leur histoire (estimés à plus de 14 millions et demi).

Les années 1905, 1906, 1907, 1910 et 1913 voient ainsi débarquer plus d’un million de migrants, avec un record absolu pour l’année 1907 durant laquelle plus de 1,28 million de personnes rejoignent les États-Unis. L’année 1908, en revanche, voit baisser le nombre de migrants désireux de s’installer aux États-Unis (ZIMMERMANN Maurice, « La Diminution de l’immigration aux États-Unis en 1908 », Annales de Géographie, Année 1909, Vol. 18, N°100, 1979, page 383). L’Europe Centrale, du Sud et de l’Est fournissent alors les plus gros contingents.

L’Immigration Act of 1917

Certaines mesures visent depuis plusieurs années à restreindre et surtout à sélectionner l’immigration, notamment l’Immigration Act voté en 1917. L’Immigration Act of 1917 (qui abroge et remplace l’Immigration Act de 1891) impose un test d’alphabétisation obligatoire à tous les étrangers désireux de s’installer aux États-Unis. Ardemment souhaité par les nativistes, ce test avait été proposé sous différentes formes à maintes reprises mais jamais adopté par le Congrès. Cette mesure interdit surtout l’accès au territoire américain à tout une série de personnes jugées indésirables : mentionnés comme tels et sans distinction, sont donc exclus tous les déficients moteurs et mentaux, anarchistes, opposants politiques, épileptiques, alcooliques et toxicomanes divers, criminels, polygames et autres personnalités considérées comme « déviantes ». L’Immigration Act of 1917 est aussi appelé Barred Zone Act parce qu’il réglemente encore plus l’immigration asiatique, renforçant ainsi les Chinese et Japanese Exclusion Acts, créant une sorte de « asiatic barred zone ».

1920 : la radicalisation de la politique migratoire américaine

Des bibles sont distribuées aux migrants à leur arrivée à Ellis Island en 1911

C’est à partir de 1920 que la politique migratoire américaine se radicalise. La crainte de l’immigration quitte les rangs fermés des nativistes et conservateurs les plus radicaux pour contaminer l’opinion publique. Il ne s’agit pas là, comme on pourrait l’imaginer au premier abord, d’un contexte économique d’après-guerre qui favoriserait le développement de théories populistes car « la tendance générale, de toute évidence, est à la prospérité » (KASPI André, Les Américains 1. Naissance et essor des États-Unis 1607-1945 / 2. Les États-Unis de 1945 à nos jours, Seuil, 1986, 721 pages, page 284).  Nous sommes plutôt face à un certaine sensibilisation aux théories raciales qui émergent à cette époque. Paraphrasant le célèbre ouvrage de l’avocat américain eugéniste Madison Grant paru en 1916, The Passing of the Great Race, André Kaspi écrit (KASPI André, op. cit., page 284) :

« Le melting-pot n’existe pas. Il y a des races inférieures et une race supérieure. ‘L’homme blanc par excellence’, c’est le nordique qui s’incarne dans l’Anglais des classes supérieures, dans le Scandinave, L’Allemand, voire le noble Russe. Les autres sont des métis, des dégénérés qui provoquent à leur tour la dégénérescence, un effroyable danger pour l’Amérique du Nord. »

Bien sûr, cette forte opposition à l’immigration remonte à bien plus loin – bien qu’elle ne soit partagée par l’opinion publique qu’après la guerre, ce que s’attachent à souligner certains historiens (voir notamment FABRE Geneviève, « L’Immigrant : salut ou fléau pour l’Amérique ? Quelques aspects traditionnels ou paradoxaux des campagnes et croisades autour de l’immigration (1880-1910) », dans CAZEMAJOU Jean (textes recueillis par), op. cit., pp. 25-40).

La loi des quotas : le Johnson Act of 1921

Johnson Act signé en 1921

La sélection des populations migrantes était jusqu’en 1920 essentiellement qualitative : exclusion de certaines catégories d’étrangers, comme les asiatiques, les handicapés moteurs et mentaux ou même les travailleurs (la Alien Contract Labor Law, votée en 1885 et renouvelée en 1887, 1888 et 1891 à la demande de certains syndicats professionnels américains, restreint en effet l’immigration des travailleurs étrangers). Après 1920, la sélection des migrants s’adjoint très vite de mesures quantitatives.  En 1921 est voté le Johnson Act, ou « première loi des quotas ». Le Johnson Act autorise l’admission de 3% de chaque groupe ethnique déjà présent sur le territoire américain, les dits 3% étant calculés par rapport au recensement de 1910. De 900 000 migrants en 1920, on tombe à environ 375 000 en 1921.

La deuxième loi des quotas : le Johnson Reed Act de 1924

Cette loi ne suffit pas à calmer les ardeurs de certains membres du Congrès et le Johnson Reed Act (ou « deuxième loi des quotas ») est adopté en 1924. Plus dure encore, cette loi restreint l’admission des migrants à 2% de chaque groupe ethnique. Mais les chiffres sont maintenant calculés par rapport au recensement de 1890 : les groupes ethniques sont moins importants, ce qui permet de faire baisser en conséquence le nombre d’admissions, mais ils sont surtout moins diversifiés. La manœuvre permet ainsi de limiter considérablement l’accueil de certaines populations, moins « désirées », en provenance d’Europe du Sud (Italiens et Grecs notamment) ou de l’Est. De 375 000 en 1921, on tombe maintenant à moins de 150 000 admissions annuelles en 1924. En quatre ans, le nombre de migrants accueillis chaque année aux États-Unis a ainsi été divisé par 6.

Des immigrants juifs subissent un examen médical à Ellis Island en 1907

En ce qui concerne le reste du monde, les populations en provenance d’Asie sont désormais officiellement indésirables, depuis que le Chinese Exclusion Act, déjà mentionné, a été renforcé par le Japanese Exclusion Act voté en 1908 et, corollairement, de l’Immigration Act de 1917. L’immigration asiatique ne sera finalement reconsidérée que dans les années 1940 ; un premier pas est fait en 1943 avec le vote du Chinese Repeal Exclusion Act, qui permet aux Chinois présents sur le territoire américain d’être enfin naturalisés. C’est l’Immigration and Nationality Act of 1952 qui rouvre finalement les portes à une immigration asiatique, tout en arrogeant le droit aux États-Unis de renvoyer dans leurs pays d’origine tous les immigrants suspectés de sympathies communistes.

Les Canadiens et les Américains du Sud échappent, eux, à ces restrictions, puisqu’ils sont considérés comme « hors quota » ; ne se privant pas d’une telle sollicitude, les migrants en provenance du Canada et d’Amérique du Sud affluent à partir de 1920. Si la politique américaine sur l’immigration ne connaît pas grand changement jusqu’en 1965, date à laquelle est adoptée la loi Hart-Cellar (basée sur l’annulation des critères raciaux et l’établissement de catégories préférentielles fondées sur les relations familiales et les compétences professionnelles), l’immigration européenne aux États-Unis va, entre 1930 et 1945, être considérablement conditionnée par le développement du nazisme et la Seconde Guerre mondiale, contraignant à l’exil des milliers de Juifs et opposants politiques européens.

[Toutes les illustrations de cet article appartiennent au fond d'archives de la Library of Congress : leurs référencements précis sont accessibles directement en cliquant sur l'image concernée]

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